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#1> Création et l’Internet : le constat janvier 30, 2012

Posted by jmplanche in Journal de bord, Note du jour.
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Première partie d’un texte remanié qui a été publié dans « Au fil des Labs #1 », recueil de réflexions des experts des Labs de la Hadopi.

Il est intéressant de constater que Internet ou pas, les mêmes causes reproduisent les mêmes effets et que face au manque de réflexion et d’action, on en vient à promouvoir n’importe quoi, pour apparaitre différent et moderne. Comme si les débats (mauvais) autour de #Hadopi avaient clivés la société en deux. Il y aurait les pour et les contre. Les POUR qui seraient contre l’Internet et le « partage » et les CONTRE qui seraient pour une autre répartition de la valeur, grâce à une utopie, même pas, séduisante : la licence globale.
Se déclarer contre Hadopi est toujours aussi « in » dans les diners mondains, comme de prôner un nouveau mode de partage qui consisterait à autoriser tout, sous réserve de non marchand, en taxant le supposé riche (le numérique, les opérateurs, l’Internet), pour donner au pauvre : le créateur, de façon à lui assurer un « salaire minimum garanti ».
Le prix de l’utopie et de la liberté, sans doute.

Aussi, je traiterais dans ce billet, une dernière fois, de l’état des lieux, du constat et je tenterais de donner, non exhaustivement, quelques pistes pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. Il s’agit d’aller un peu plus loin que l’évidence qui en arrange plus d’un et qui consiste à dire que le camp d’en face sont des voleurs et/ou des imbéciles.
Le prochain billet sera plus « central » et potentiellement intéressant, je l’espère, car je tenterais d’esquisser une proposition, une organisation nouvelle que seule permet l’Internet pour repenser le droit d’auteur, la création, la circulation des oeuvres au XXIème siècle : n’ayons pas peur des mots.

J’attends avec impatience d’ailleurs de voir les réactions … cela sera très enseignant pour mon troisième billet : et demain ?

Eléments de contexte :

Quand les faits dépassent l’afflication

Ne vous êtes-vous jamais étonné de la dualité entre une offre dite « légale » et une autre ?

  • D’un coté, peu d’intérêt ou du déjà vu et une rupture étonnante du « magique moment », c’est à dire le moment où l’on veut pouvoir acheter, consommer et où, par les sacro-saints principes de chronologie des médias et de «business géographique», on se retrouve, entre 6 mois et 2 ans à attendre une chose que l’on finit par oublier et qu’il faudra nous faire rappeler à grand coûts promotionnels. Mais, bonne nouvelle : si on ne trouve pas grand chose, au moins on peut payer facilement.
  • Et de l’autre coté, c’est l’inverse, il y a tout. Du moins, il semble y avoir une offre d’abondance de choses qui me plait … mais pas moyen de payer. Ou si tant est que ce moyen existe, en toute logique, on s’y refuse, pour ne pas encourager une industrie potentiellement mafieuse ou pour le moins assurément non vertueuse ?

Allons nous continuer de ne pas comprendre que le problème n’est pas l’Internet et que le sujet est le numérique et la formidable transformation qu’il permet, tout comme son champ des possibles ?

Allons nous continuer de gâcher des opportunités, de perdre du temps et par là même faire le lit de solutions pensées, opérées et monétisées par d’autres ?

Allons nous devenir esclave de notre propre inaction et les fabricants des futurs barreaux virtuels qui nous maintiendront dans une logique illusoire du contrôle alors qu’il est plus que temps de passer à la maîtrise ?

Le numérique raté …

Le numérique est souvent pensé pour faire moins cher et pas comme une opportunité, un moyen de donner plus, de créer mieux. Il n’est pas suffisamment mis au service des artistes, des « créateurs » mais plutôt utilisé pour diminuer les coûts de distribution / diffusion. Le fameux CD en est l’illustration. La baisse régulière de son adoption nous aveugle, alors qu’il est juste devenu inadapté à la masse du marché et surtout, qu’il n’a pas suffisamment apporté pour perdurer.
En fait, en se focalisant sur « le moins cher », l’industrie s’est tirée une balle dans le pied. A vouloir promouvoir à tout prix une technologie au détriment des fondamentaux comme la qualité, la diversité (ie : le choix) et les usages (des services nouveaux) … l’enfant a dépassé le maitre et l’arme s’est retournée contre ses concepteurs.

 ….le numérique pour faire moins et pas mieux

Ceci va peut être vous étonner mais au départ … personne ne voulait du numérique et en particulier du Compact Disque (CD). Souvenez vous, les premiers disques étaient des catastrophes : prises de son approximatives et pour le moins inadaptée aux besoins et à l’envie des utilisateurs, numérisation «métallique» inécoutable, restitution illusoire tant le matériel n’était pas là d’un bout à l’autre de la chaîne. Du n’importe quoi et la meilleure preuve … cela n’a pas marché. Il a fallu que ses promoteurs, Philips et quelques majors mettent de très gros moyens pour parvenir au résultat que l’on connaît. Certains l’ont refusé (Clapton …), surtout quand il s’agissait de renégocier (diminuer) leurs droits.  D’autres ont su saisir leur chance. La carrière d’un Dire Strait, par exemple, tient autant au talent de la famille Knopfler que des moyens qui ont été mis pour véritablement les lancer à l’échelle planétaire et par là même promouvoir une (nouvelle) technologie.

Ce ne sont absolument pas les artistes qui l’ont souhaité mais les maisons de disques (intéressante appellation) qui l’ont voulu, promu et imposé. Ne soyons ni aveugle ni amnésique. Je n’en tire aucune autre conclusion que :

Si l’on ne connaît pas l’histoire, il n’est pas possible de comprendre le présent
et encore moins d’imaginer un ou plutôt des futurs.
Et nous sommes condamnés à refaire les mêmes erreurs.

Opposition sclérosante permanente

Si nous pouvions chiffrer le coût et l’énergie de ces oppositions permanentes et juste mettre le dixième, le centième dans une solution bien pensée, structurante et évolutive, assurément, nous n’en serions pas là.

« Irresponsabilisation » montante

Evidement, face à ces oppositions, ces erreurs d’analyse, en un mot ces frustrations, les utilisateurs, aidés par une baisse à l’entrée des barrières technologiques et par l’irruption de l’Internet comme moyen de diffusion dans leur vie de tous les jours, ont pris le mouvement. Comme on ne leur donnait rien, ils ont tout pris. Et le pire, ils y ont pris goût, voir se sont forgés une légitimité dont je ne rentrerais pas dans l’analyse de la justesse : le droit au devoir du partage. Ceci poussé à l’extrême donne ensuite des modèles où l’on ne se pose plus de question sur la valeur du travail d’autrui et pire … on semble s’y résigner et de trouver un curieux artifice : vouloir taxer le tuyau par lequel passe l’illégalité : un comble !

L’irresponsabilisation n’est plus le monopole des foules, à ce stade d’adoption, on parlera d’hallucination collective ou de cécité, je l’espère, passagère.

Et Internet : le bouc émissaire

Comme il fallait se donner l’illusion de traiter le problème, on cherche un responsable et comme on confond toujours cause et conséquences, l’Internet Pharmakos est vite apparu comme le coupable idéal. Il y a un sujet de société (pédopornographie, meurtres abjectes, produits de recel, recettes pour fabriquer une bombe ou une révolution …) et C’EST LA FAUTE AU NET.

La démarche, hormis son coté caricatural a pour avantage d’éviter de devoir réfléchir trop, de ne pas trop déstabiliser nos habitudes établies et surtout de proposer des pseudo mesures à court terme car on tente juste de tordre la réalité pour la faire apparaitre plus arrangeante.

Résultat pour la « création » ?

Des erreurs historiques (non exhaustif)

Depuis vingt ans, il me semble que nous reproduisions les mêmes lieux communs. Nous continuons de nous focaliser sur l’arbre qui masque la forêt. Nous travaillons sur les conséquences non structurantes d’un monde qui se numérise, sans vouloir le comprendre, l’anticiper et vouloir en faire profiter le plus grand nombre.

Ne pas comprendre : les « œuvres numériques » n’existent pas 

En effet, qu’est ce qui permet de reconnaître une « oeuvre » d’un déluge de données ? Son format ? Qu’est-ce qui permet de comprendre qu’il s’agit d’une musique, d’un livre, d’un film et surtout que son contexte d’usage est permis ou non ?
Suite logique, on ne cherche pas à identifier, on veut  : pouvoir la « répérer », pour savoir qui elle est et contrôler sa liberté, c’est à dire sa capacité de circulation dans nos réseaux et nos devices.

Ne risquons nous pas à la négation même de l’œuvre, en ne permettant plus sa propre re-matérialisation, à force de ne se focaliser que sur son transport et sa diffusion (comme avant) et non son champs des possibles en terme d’usage ?

Vouloir associer fortement la technologie et le contenu

Un ancien responsable d’un groupe audiovisuel déclarait, à son arrivée chez un opérateur télécom,  « il faut associer au plus près le contenu et la technologie ».
Nous sommes ici, au delà du désir de l’herbe plus verte dans le champ du voisin. Nous sommes sur une reconstruction verticale de monopoles qui ne peuvent plus tenir, ne serait-ce que parce que ce n’est pas le sens de l’histoire et que d’autres sont devenus bien trop puissants. Il s’agit d’une erreur de raisonnement fondamentale qui ne peut faire, qu’apporter les mauvaises réponses.
On préfère se poser la question en de mauvais termes  : régulation, protection, monopole, répression … et que de courir le risque d’embrasser le formidable potentiel du  numérique. Nous allons droit vers des stratégies perdantes de Ligne Maginot, vers le cancer numérique, sorte d’ADN d’une oeuvre qui déterminera un jour si elle à le droit d’exister ou non.

Il s’agit ici de suppléer par la technologie une absence de réflexion et d’inspiration concernant un vrai problème.
On sent, par exemple, la nécessité de connaître les droits associés d’une oeuvre pour en déterminer un cadre légal d’utilisation et on répond doublement mal, tant par le moyen (tatouage) que le but. (réguler et contraindre la circulation)

A trop vouloir « tagger » tout ce qui existe, le reconnaître à priori, pour en assurer la licité et le droit de circulation en aval, n’allons nous pas organiser le pouvoir absolu de droit de vie et de mort, par et pour quelques-uns sur tout ce qui se crée, ce qui se pense, ce qui se regarde et s’écoute ?
Qui plus est, ce n’est pas comme si ce problème était inconnu. On connaît les ravages politiques du marquage et de l’euphorie délétère de l’appropriation et du triage. En d’autres temps, cela a couté la vie à des millions de personnes, marqués du sceau infamant d’une étoile jaune. Pensez vous que j’exagère ou ne voyez-vous pas le  parallèle ?
Ne soyons pas dupes car la prochaine étape (et nous y sommes) sera alors de filtrer ce qui gène, ce qui n’est pas «politiquement» correct dans nos réseaux.

Les œuvres seront alors de deux types : celles qui auront le droit de circuler car elles auront «leurs papiers» (décerné par le bon vouloir de quelques uns, au mieux contre monnaie sonnante et trébuchante) et les autres qui continueront de voyager dans la clandestinité. Nous accentuerons la «fracture numérique», voir pire, nous provoquerons un monde parallèle où le pire côtoiera le meilleur.

Nous reproduisons le passé

Logique de stock

Penser que résoudre quoique ce soit par le contrôle de la circulation, au delà de l’illusion, a le tort de nous replacer dans une logique de stock, comme avant. (ie : sans numérisation).

Le potentiel « démultiplicateur » du numérique est totalement raté … enfin, pas pour tout le monde et en particulier les grands acteurs du numérique aujourd’hui, Nord Américain pour la quasi totalité, qui eux, ont bien compris ce qu’il se passe.

Logique d’ADN

Je l’appellerais l’effet « Raël » : la tentation du créateur divin ou la logique de la multiplication des pains. On partage et on multiplie, on crée des clones sans droits. Par l’utopie du contrôle de l’ADN nous risquons de créer des orphelins de père et de mère, privés de leurs droits, de leurs champs émotionnels et in finé de la « dynastie de leur sens » comme l’écrit René Charsens.

Si nous continuons à ne pas tenter d’en revenir au sens justement, ne laissons nous pas un trop grand pouvoir à d’autres qui pourront nous breveter leur langage de description « d’ADN » et nous imposer encore plus facilement et irrémédiablement leurs technologies et leurs plateformes centralisatrices propriétaires ?

Conclusion provisoire

Evidemment, tout ceci ne peut pas marcher. Rien que le bon sens devrait permettre de le comprendre. Cela ne peut nous laisser que le goût amère de la liberté du choix de notre propre mort.
A défaut on choisit le moins pire : la répression au début et ensuite, comme on voit que cela n’est pas LA solution espérée … Einstein viens à notre secours :

« si les faits ne correspondent pas à la théorie … change les faits »

« Consommer des oeuvres » est illégal, les habitudes sont ancrées dans la société, on n’arrive à pas grand chose par la répression, alors légalisons la consommation d’oeuvres illégales. Il y a un problème, je l’escamote et il n’y a plus de problème.

Quelles conséquences ?  N’allons nous pas encore passer à coté du vrai sujet, par paresse ou par soucis de jeunisme ? N’allons nous pas encore une fois faire la place aux autres … Tout ceci n’est pas bien grave, il y a pire ailleurs, il faut en convenir. Et si, en plus, cela permet de reculer l’inéluctable et de préserver le pouvoir de quelques uns, quelques années de plus …

N’y avait-il pas d’autres solutions possibles ? suite dans le N°2 :

#2> Création et l’Internet : du stock au flux

crédit photo : illustration billet,

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Commentaires»

1. Haifeji - janvier 30, 2012

La réflexion est intéressante.
Je lance juste quelques remarques à propos de la licence globale :
C’est clairement une proposition socialiste( au sens politique/historique du terme), l’Etat met en place une rémunération et exproprie les titulaires d’une partie de leur droit d’auteur en échange.

Ca ne me choque pas particulièrement(d’autant plus que la balance penche de plus en plus du coté des dits titulaires, le domaine public peut toujours aller se gratter), mais clairement c’est en confrontation complète avec l’économie de marché.

En revanche j’ai 2 oppositions à la formule que propose le PS actuellement :
1/ le mode de financement par ponction sur les FAI, mais in fine ça serait répercuté sur les clients…
2/ Le mode de répartition et là c’est plus grave, phillipe aigrin a formulé l’idée de mécénat global qui est en quelque sorte le parent de la licence globale. Sauf que sa proposition c’est que tous les créateurs du web soit rémunéré, ce qui est primordial. Les industries culturelles croient ou veulent faire croire que la valeur d’internet -pardon du web- c’est eux, et la proposition de licence globale actuelle valide cette élucubration.

2. Actus Généralistes 2012 S05 | La Mare du Gof - février 6, 2012

[…] => L’offre légale, cette fumisterie. 01/02/2012. «Déjà deux HADOPI, bientôt 3, l’ACTA… et toujours pas d’offre légale. La répression fonctionne bien, même si elle est parfois ridicule, les internautes, eux n’ont toujours aucune solution légale de distribution de contenus sérieuse à disposition. À la lumière des éléments nouveaux que nous venons de publier concernant les projets communs de MegaUpload et UbicMedia, nous sommes en droit de nous poser beaucoup de questions (…).» Source : reflets.info/loffre-legale-cette-fumisterie/ Billets en relation : 27/01/2012. Partager la valeur de la musique en ligne, une nouvelle quadrature du Net : http://www.electronlibre.info/Partager-la-valeur-de-la-musique,01540 30/01/2012. Création et l’Internet : le constat : http://www.jmp.net/2012/01/creation-internet-constat […]

3. #3> Création et l’Internet : “F A T A L I T A S” | JMP's blog - février 23, 2012

[…] m’était très intéressant de voir ce que mes propositions de réfléchir vraiment au sujet de la création et de l’Internet allaient être accueillies … et bien je n’ai pas été déçu. Aucun appel des premiers […]


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